Quelques sources pour parler des surdoués

Un lecteur m’a transmis un texte paru sur le blog de l’ANAE : le Haut Potentiel Intellectuel une vraie fausse pathologie à la française.

Il me faisait part de sa perplexité face à ce texte.

Alors, j’ai eu envie de répondre sur la base de ce que je sais.

Et comme j’ai répondu sur la page Facebook de Planète Douance, j’ai pris conscience que je pouvais peut-être le publier ici aussi, à domicile 😉 Et puis cela fiat longtemps que je n’avais pas donné des références d’études ! 🙂

J’ai donc choisi de répondre sur un certain nombre de points que voici :

« En appui de cette mélodie anxiogène, on avance, sans rire – et surtout sans aucune donnée scientifique à l’appui – des chiffres impressionnants et des idées spectaculaires que nos médias relayent souvent avec le plaisir non réfréné du sensationnalisme qui capte l’audimat : 
– 30%, voire 50 % ou même 70% des enfants précoces sont en échec scolaire, 
– le risque d’isolement social et de dépression les guette, 
– ils sont plus anxieux que les autres et ont plus de troubles attentionnels, 
– ils souffrent d’une « vulnérabilité » particulière de l’amygdale qui les rend émotionnellement instables (si , si puisqu’on vous le dit à la télé), 
– leur pensée « en arborescence » (dont personne ne connaît la définition) ferait d’eux des handicapés face aux méthodes classiques d’enseignement., »

Le chiffre de 30% est le résultat d’une petite enquête menée par l’AFEP en 2005 pour son congrès du Mans (page notée 17 sur le document). Que ce chiffre ait ensuite été déformé ouvre bien sûr la boîte à tous les fantasmes et bien sûr à toutes les critiques.
Une grosse demi-douzaine d’études américaines sur le sujet (parmi lesquelles Rimm, Renzulli, Seeley) estiment que la sous-performance scolaire (dont fait partie l’échec) est entre 15 et 40% : la marge d’erreur est large, mais c’est quand même difficile d’évaluer la sous-performance chez les surdoués non identifiés.

Je vous invite à regarder de plus près les chiffres de Renzulli et Park qui sont des pointures sur le sujet (Giftedness and High School Dropouts: Personal, Family, and School-related Factors – 2002) : ils se réfèrent à une étude longitudinale menée sur 25.000 enfants entre 1988 et 1992. Deux questionnaires ont été menés sur ceux qui ont quitté l’école : dans chaque groupe, les surdoués comptent pour grosso modo 1/4 de la population qui est en échec scolaire. (la population surdouée comptant pour 5% de la population générale pour être généreux – donc les étudiants surdoués en échec scolaire représentent dans cette étude plus de 4 fois le ratio auquel ont devrait s’attendre).
Regardez également page 35 de ce même document, le paragraphe intitulé « Gifted Dropouts » qui donne quelques résultats d’études.
Page 3 du « Underachievement handbook » de l’Université de Géorgie  vous aurez quelques statistiques qui complètent les précédentes;

Vous trouverez dans l’étude de Nathalie Addor (Adolescents surdoués : Une étude exploratoire de l’anxiété, la dépression et l’échec scolaire
Présenté par Nathalie Addor, sous la direction du Dr Ph. Jaffé DESS en Psychologie Clinique, Université de Genève, FPSE, Psychologie) une référence à des statistiques européennes, disant que 30% des enfants surdoués sous-performent.)

Isolement, dépression et troubles attentionnels… voici typiquement une information à relativiser. C’est vrai, mais pas chez tous et pas n’importe comment. Je vous invite à regarder tout en bas de mon propos.

La vulnérabilité particulière de l’amygdale.. elle est réelle, si on prend en compte la notion d’Overexcitability (Hyperstimulabilité) développée par Dabrowsky et surtout Piechowski. L’amygdale est associée aux émotions et à l’anxiété. Tous les enfants surdoués ne sont pas anxieux…

Mais il est vraisemblable que ceux qui consultent le sont plus particulièrement que la moyenne. (En général, on va consulter un thérapeute parce qu’on ne va pas bien.. rarement quand tout va bien !  que ceci soit ensuite transformé en vérité est une toute autre affaire, et il me semble important d’identifier les média dans la propagation d’informations simplistes à force d’être simplifiées)

La pensée en arborescence c’est très vrai : il n’existe nulle part de communication scientifique sur le sujet ! Mais c’est tellement visuel !
Cela dit, Tony Buzan a mis l’arborescence à la mode depuis les années 1970. Pour ce qui me concerne, je pense simplement que nous produisons une arborescence plus riche que la moyenne, grâce à la rapidité de notre raisonnement.

« Et maintenant ? Osera-t-on regarder hors de nos frontières pour tenir compte de ce qu’en pensent les autres pays ? Se rendra-t-on compte de l’isolement de la position française, championne du monde inégalée en pathologisation de l’intelligence ? »
.. et bien justement…
Dans sa lettre d’infos n° 37, en 2006, l’AFEP donne une idée de ce qui se passe ailleurs en Europe – certes, c’est 2006, mais c’était au moment où le rapport Delaubier venait de mettre en lumière les enfants précoces comme étant à besoin spécifiques et obligeait l’Education Nationale à s’adapter. Et il y a pas mal d’initiatives visant à détecter et soutenir les enfants précoces.
En 2011, à Budapest, Joan Freeman, qui est la référence britannique sur le sujet du surdon, présente les initiatives prises dans différents pays. Il est intéressant de noter que la France n’est pas mentionnée.

Je vous invite à lire le document « Thoughts on underrepresentation within gifted education » , paru en 2015, qui montre la pauvreté des programmes spécifiques aux surdoués pour les enfants défavorisés et/ou de couleurs (et plus généralement appartenant à une minorité ethnique) aux Etats-Unis. Car il y a de nombreux programmes spécifiques surdoués aux Etats-Unis, ce qui, en creux, montre bien que l’on y « stigmatise », même positivement, les surdoués.

A lire enfin, ce document largement distribué dans le monde, au point qu’il existe une version française librement téléchargeable  « A Nation deceived / Une Nation trompée » qui montre combien le gouvernement américain prend peu en compte les surdoués.
A noter : il existe depuis 2015, un dossier intitulé « A Nation Empowered » qui met en lumière les améliorations portées – 10 ans intenses d’efforts et de lobbying pour la mise en oeuvre de programme d’accélération aux Etats-Unis.

Face à tous ces programmes, on est en droit de se demander ce que fait la France, qui a effectivement choisi de ne pas en donner plus à ceux qui ont déjà tant mais a quand même mis en place des référents EIP dans les académies.
Sur ce sujet, l’étude de l’australienne Miraca Gross est intéressante. Elle montre les effets à long terme du choix ou non d’accélération du parcours scolaire : effets positifs du saut de classe et effets beaucoup plus mitigés de devoir rester dans sa classe d’âge.

« Les données scientifiques et les programmes internationaux indiquent plutôt l’inverse ou, pour le moins, ne pointent aucune différence négative avec les enfants non-HPI, sinon qu’ils sont globalement plus doués que la moyenne des enfants. »
Ca, c’est un biais intéressant… Dans la très grande majorité des cas (pour ne pas dire la totalité), les enfants surdoués étudiés sont issus d’écoles spéciales surdoués… où il est vraisemblable que le modèle « blanc » dominant tant reproché à Terman et ses termites, survive. (cf le document sur la sous représentation des enfants de pauvres et/ou de couleur dans les programmes pour surdoués).
une étude longitudinale est célèbre, c’est l’étude de l’Université Vanderbilt sur les mathématiciens précoces. Commencée en 1970, elle montre combien tous ces étudiants ont apporté de bienfaits aux Etats-Unis (subventions, prix, reconnaissance, argent…)… oui, mais ils ont été tous inclus dans un programme d’accélération, spécial surdoués… je pense que ça facilite la vie en terme de supports et de réseaux et aussi d’estime de soi.
(A contrario, l’étude des « Termites » entamée par Lewis Terman dans les années 1920 a montré que le seul termite célèbre a finalement été Ray Bradbury , et que parmi ceux qui n’ont pas été sélectionnés, il y a au moins un prix Nobel).

« Aux USA, en Australie, en Iran, en Israël, en Russie, partout dans le monde, la précocité n’est nullement embarrassante mais constitue plutôt une chance individuelle, une promesse sociale qu’il faut cultiver efficacement pour accompagner les potentiels et les talents vers leur aboutissement : une promesse en devenir pour la société de demain… »
Non, effectivement, puisqu’il existe dans tous ces pays des programmes qui permettent de valoriser les enfants… ce qui n’existe pas (encore?) en France

« Mais non, en France, irréductible village gaulois, on « pathologise », on s’inquiète, on consulte des spécialistes éclairés pour établir des « diagnostics », identifier d’éventuelles « comorbidités », décider de thérapies ou de prises en charge, faire de la prévention… »
Au delà des spécialistes (dont on peut effectivement regretter que certains acceptent de verser dans le sensationnel), ne serait-ce pas le rôle des média qui aiment tant le sensationnel qui marque les esprits, qu’il faudrait pointer ?..

« Ainsi, coup sur coup, en février puis en avril 2017, deux articles scientifiques particulièrement bien documentés et étayés ont fait l’effet de bombes épistémologiques, produisant, sur la toile, des ondes de choc sans précédent depuis plusieurs années :

Ramus & Gauvrit dans La Recherche
http://www.scilogs.fr/ramu…/la-pseudoscience-des-surdoues/ »

Les échanges qui ont suivi cet article ont été très vifs et je les ai trouvés, de part et d’autres, très partiaux. Chacun campe sur des positions absolues, sans vouloir envisager que la vérité est quelque part entre ces deux points de vue absolus.

« Guénolé & Baleyte dans la Revue de Neuropsychologie

https://www.cairn.info/revue-de-neuropsychologie-2017-1-p…« 

Sur la base d’une traduction française très mauvaise (il vaut mieux lire le résumé anglais), eux aussi se fondent sur des études qui ne prennent en compte que des surdoués issus de programmes pour surdoués (oui, je sais, ils ne précisent pas lesquelles; faute de preuves, je fais cette hypothèse – un de ces jours, il va falloir que je m’attelle à reproduire les plus de 1.000 études dont je dispose pour en extraire la source des échantillons – vous verrez, c’est édifiant). Ils posent la vaste question de redéfinir le surdon.

Ils posent aussi la très intéressante question de l’assynchronie et de la pertinence d’utiliser un test de QI qui ne prend pas en compte les effets négatifs des différents handicaps (surdité, cécité, « dys »- et autres handicaps que je ne connais pas suffisamment pour pouvoir dire lesquels ne peuvent permettre d’être performant quand il s’agit de comprendre une consigne, de lire et/ou de mémoriser des informations). il faudrait également prendre en compte les immigrés dont la langue maternelle n’est pas la langue de passation du test.

« Que les lecteurs s’y attardent un moment. Qu’ils prennent connaissance des faits. Qu’ils interrogent l’étonnante position française et in fine – s’ils l’osent – qu’ils tentent de (re)penser cette question à partir des savoirs et non des croyances. »
Voici pourquoi j’ai choisi d’apporter quelques études et documents qui permettront plus facilement aux lecteurs de se renseigner. Hélas, la quasi totalité des documents est rédigée en anglais, ce qui n’arrange pas les choses pour la propagation de l’information.

« Mais lier, dans des raisonnements de corrélation, voire de causalité, la précocité, à un ensemble de spécificités mentales, de problèmes psychologiques, de drames scolaires ou de souffrance sociale constitue, en l’état des connaissances, au mieux, un biais de jugement.. »

Je suis tout à fait d’accord avec ces lignes… sauf sur 2 points :

Leta Hollingworth (le pendant féminin méconnu de Lewis Terman) a mis en avant les difficultés relationnelles des extrêmement doués (QI > 150)

Il existe aussi d’autres papiers et études sur le sujet,

En 1984, le très Haut QI (Catell > 180 = Wechsler > 150 ) était associé à la réussite académique et professionnelle (cf A follow up of subjects scoring above 180)

Mais au même moment, Powell – The intellectual and psychosial nature of extreme giftedness  (avec un tableau très intéressant qui compare les différentes cadres de raisonnement selon le « degré » de surdon) met en avant les difficultés d’appartenance des extrêmement doués, et l’impact psychologique que ceci peut avoir sur eux. Il rejoint en cela Leta Hollingworth.

L’autre chose c’est qu’il faut se rappeler une situation particulière :

– d’une part le DSM V qui a été conçu pour permettre à des pathologies d’être identifiées pour être prises en charge par les assurances américaines (les frais de santé sont extrêmement chers aux Etats-Unis). L’utilisation du DSM V s’est répandue dans le monde, à la faveur du marketing des labos pharmaceutiques qui ont tout intérêt à vendre leurs produits. (voir mon billet « (Tout) le monde est fou »)

– d’autre part, le manque de formation de nombre de praticiens aux spécificités du surdon – dès lors, il est facile de diagnostiquer un THADA, une bipolarité, un trouble d’Asperger là où il n’y en a pas, mais en parfaite conformité avec le DSM-V. Je pense par exemple, à cette étude que j’ai trouvée, sur la prévalence de la photophobie chez les personnes atteintes de THADA. Il est fait référence à une « oversensitivity » qui me fait vraiment beaucoup penser aux Overexcitabilities de Dabrowski et Piechowski.

.. Car il est vrai que les hypersensibilités finissent quand même, d’une façon ou d’une autre, à la longue, par user.

C’est ce que fait peu ou prou remarquer la récente étude parue dans Science Daily et qui a porté sur 3.700 Mensans américains.(High intelligence: A risk factor for psychological and physiological overexcitabilities)

Il est nécessaire de, en permanence, se rappeler que le surdon neurophysiologique = inné, est forcément influencé par l’acquis = la vie de la personne.

Trois facteurs importants à prendre en compte pour le déploiement heureux d’un surdoué :

– la notion d’attachement (qui rend l’enfant secure ou non) et l’intensité (hypersensibilité émotionnelle et intellectuelle) rend la sécurité ou l’insécurité plus puissante

– la notion d’accident / traumatisme (cf l’échelle ACE) pour laquelle, là encore l’intensité (hypersensibilité émotionnelle et intellectuelle) amplifie ce que l’enfant ressent (il ressent plus fort et plus longtemps que la moyenne)

– la notion de handicap (dys etc.) avec la même remarque pour pour les accidents en matière d’intensité

– la « hauteur » du QI (en admettant qu’un test de QI soit fiable, puisque manque d’attachement, traumatismes, handicap et difficultés en résultant pèsent sur les résultats d’un QI).

Je note la fâcheuse propension à parler « des surdoués » en les mettant tous dans le même sac, et en oubliant qu’un surdoué à 160 (il y en a) a du mal à se comprendre avec un surdoué à 130 qui, comme chacun sait (tout le monde le dit, même à la télévision !) a du mal à se faire comprendre du reste de l’humanité non surdouée. je vous renvoie par exemple, à la récente émission de radio avec Gabriel Wahl, Christophe André et Monique de Kermadec (qui, dans cette situation a été remarquable de raison garder)

Alors, je note aussi de façon aussi impertinente que caricaturale que quelqu’un qui a un Master (il paraît que 115 est le QI moyen pour obtenir un Master) peut être présenté comme ayant un retard mental,  puisqu’on si on met dans le même sac tous ceux qui sont à droite de 130, on peut alors aussi mettre dans le même sac tous ceux qui sont à gauche de 130 sur la fameuse courbe en cloche…

.. Mais évidemment, tout ça prend un peu plus de 90 secondes à dire dans un programme d’information radio ou télé… et c’est un peu complexe.

La grande difficulté des études, c’est qu’elles parlent de groupes humains sans regarder dans le détail.
C’est sur la base de ces études que des politiques publiques sont entreprises.
Comme partout, comme toujours – et ce peut-être compréhensible, les « détails » sont très chers à prendre en compte (en temps et en moyens humains et financiers).

On peut donc aussi comprendre que ceux qui souffrent fassent du bruit pour se faire entendre, pour que l’on grossisse la loupe pour voir les détails.
Pour éviter des dégâts humains.
Un enfant qui s’éteint, intellectuellement ou définitivement, c’est insupportable. Un adulte qui disparaît, c’est tout aussi tragique.

je voudrais rappeler un texte ancien, produit par un autre Gauvrit (celui-ci s’appelle Alain)
LE COMPLEXE DE L’ALBATROS – L’inhibition intellectuelle chez l’enfant intellectuellement précoce – Se défendre ou s’interdire ?

 

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