Les conséquences à long terme du harcèlement à l’école

… dans la ligne du Rapport INSERM 2005 (cf mon billet Prévenir la délinquance ? ) et du récent projet de suivi des enfants « à risques » (cf mon billet Tollé contre le projet d’évaluer les élèves dès 5 ans) , quelques mots et réflexions autour du rapport sur le harcèlement à l’école paru en avril 2011 : Refuser l’oppression quotidienne : la prévention du harcèlement à l’École.

Qu’est ce que le harcèlement ? en quelques phrases : violence répétée, verbale, physique ou psychologique, perpétrée par un ou plusieurs élèves à l’encontre d’une victime qui ne peut se défendre, en position de faiblesse, l’agresseur agissant dans l’intention de nuire à sa victime (P6 début du §3) – l’essentiel réside bien dans la répétitivité d’agressions mineures. (P6 fin du §2) – c’est le caractère continu et répété à long terme du bullying (harcèlement) qui en est la caractéristique principale (P 8 fin du §2).

Conditions de l’enquête :

-« échantillon de 12 326 élèves au total dans 157 écoles. Dans ces écoles tirées au sort, tous les élèves du cycle 3 ont été interrogés.
– Les victimations subies ont ensuite été testées dans leur fréquence et dans une série qui va des violences apparemment les plus banales aux violences les plus graves: violences verbales et symboliques diverses (surnom, moqueries, rumeurs, ostracisme, insultes, menaces, racisme), violences physiques (pincements et tirage de cheveux, bousculades, coups, bagarres collectives, jets d’objet), vols et dommages contre les biens (dont racket), violences à connotation sexuelle (voyeurisme dans les toilettes, déshabillage forcé, baiser forcé).
– Chacune de ces questions demandait des précisions sur les lieux, les auteurs, sans omettre le plus souvent la possibilité que ces auteurs puissent être des adultes.
– Ce questionnaire ne comprend pas de questions directes sur le « harcèlement »,
l’intimidation ou le school bullying ».

« Prévalence du phénomène en France (cf Page 8 ) :
• Le nombre de victimes de harcèlement verbal ou symbolique peut être estimé à environ 14% des élèves, compris entre 8% d’élèves victimes d’un harcèlement sévère à assez sévère et 6% d’élèves soumis à un harcèlement modéré.
• Le taux de victimes de harcèlement physique à l’école peut être estimé à 10% des élèves, compris entre 5% d’élèves victimes d’un harcèlement sévère à assez sévère et 5% d’élèves soumis à un harcèlement modéré.
• Le taux de victimes d’un harcèlement qui cumule violences répétées physiques et verbales à l’école peut être estimé à 11,7% des élèves, compris entre 4,9% d’élèves victimes d’un harcèlement sévère à assez sévère et 6,7% d’élèves soumis à un harcèlement modéré. »

La France n’est pas le seul pays concerné… et n’est pas non plus le pays où les choses se passent le plus mal (la situation est pire en Espagne, au Portugal ou encore en Corée).

Donc, en France, en 2010, « un peu plus d’un enfant sur 10 est soumis au harcèlement. Un enfant sur 20 étant soumis à un harcèlement sévère ou très sévère » (Page 9). ceci est vrai à l’école primaire, mais aussi au collège où note le rapport « ces élèves sont en beaucoup
plus grande souffrance, en insécurité forte
 » (Page 9).
Le harcèlement à l’école se prolongeant par le biais des téléphones portables et des réseaux sociaux…

Conséquences scolaires du harcèlement ?:   » le fait d’être exposé de façon régulière à des comportements violents altère les fonctions cognitives telles que la mémoire, la concentration, les capacités d’abstraction. Les enfants victimes d’ostracisme ont une opinion plus négative de l’École, mettent en place des stratégies d’évitement et sont donc plus souvent absents, et ont des résultats scolaires inférieurs à la moyenne. [..] 29% des victimes ont du mal à se concentrer sur leur travail scolaire. Du côté des agresseurs, les problèmes sont aussi importants, avec un pourcentage important d’élèves qui sont en échec scolaire. Une victime sur cinq a tendance à s’absenter pour ne pas affronter son ou ses agresseur(s).  »

Conséquences en termes de santé mentale ? « Le harcèlement affecte le métabolisme et les défenses immunitaires. Ainsi, les victimes mais aussi les témoins peuvent souffrir d’un arrêt de croissance, et de divers symptômes tels que vomissements, évanouissements, maux de tête, de ventre, problèmes de vue, d’insomnie, etc.
L’une des difficultés majeures avec le harcèlement et la maltraitance, c’est que la victime a du mal à demander de l’aide car bien souvent elle pense qu’elle est responsable du traitement qu’elle subit et a honte.
Ce type de victimation induit une érosion de l’estime de soi qui amène les victimes à supporter leur détresse en silence. Elles développent des symptômes d’anxiété, de dépression et ont des idées suicidaires, ces problèmes pouvant s’inscrire dans le long terme.
À l’âge de 23 ans, les garçons ayant été victimes présentent toujours des problèmes de dépression et de faible estime de soi et le harcèlement a été identifié comme l’un des stresseurs les plus fortement associés avec les comportements suicidaires chez les adolescents. »

Conséquences à long terme ? « Les études rétrospectives avec les adultes suggèrent l’impact possible de la victimation dans l’enfance et indiquent que certains effets peuvent être de long terme. Le rôle de victimes reste plus fréquent, une faible estime de soi et des tendances dépressives beaucoup plus fortes pour les adultes ayant été harcelés autrefois. Les témoignages recueillis récemment et les personnes rencontrées lors des auditions ont confirmé ces conséquences de long terme. »

La prévention du harcèlement fait donc partie (à juste titre) des idées qui émergent de ce rapport.

Mais pas dans n’importe quelles conditions.Page 14, ce qui suit :

[…]

DÉBAT 4 : En luttant contre le harcèlement on ne s’attaque pas au vrai problème : celui de la sécurité dans les écoles.
Les représentations communes de la violence ordinaire répétitive tendent à penser que si ce phénomène est certes condamnable, il y a plus grave et que si l’on veut lutter contre « la violence à l’École » des mesures plus drastiques que des campagnes de prévention du harcèlement sont nécessaires.

Cependant, en ce qui concerne les violences les plus dures (la violence des armes à l’École), la délinquance ultérieure et des questions comme la violence intrafamiliale, le harcèlement à l’École est clairement un facteur aggravant, voire déclencheur.

Bref, prévenir précocement le harcèlement c’est aussi prévenir des violences ultérieures qui peuvent être lourdes et de long terme.

En même temps et qui ne fait pas débat dans la communauté scientifique cela n’a rien à voir avec une quelconque préconisation au « fichage » précoce de jeunes « harceleurs ». Ceci ne signifie pas que la prise en compte de la continuité du harcèlement nécessite une politique de « tolérance zéro » ou un profilage précoce des futurs délinquants. Cela avait été fort bien démontré lors des débats des Etats généraux par Russell Skiba, par exemple. Mais le débat fait rage en France et l’accusation « d’importer des modèles américains » forcément réactionnaires est fréquente. Ce que dit la recherche n’est certainement pas qu’à une seule « incivilité » ou à un fait réprimandable mais somme toute banal correspond une lente descente vers les bas-fonds du crime et la violence insupportable. Une bagarre de cour de récréation ne crée pas le délinquant et encore moins la révolte contre une mauvaise note imméritée le futur terroriste !
Ce que la recherche dit est que la continuité dans les mauvais traitements même peu visibles a des conséquences importantes sur les agresseurs, leurs victimes et les communautés. La recherche ne dit pas que la présence de certains facteurs de risque entraînera fatalement à la délinquance ultérieure.

D’ailleurs, je laisse sur ce sujet la parole au FBI.(Vossekuil et alii, 2002) : le FBI pense par exemple que profiler des étudiants qui peuvent posséder des traits similaires à ceux des « school shooters«  n’est pas un remède efficace. Le gros problème avec le profilage est qu’il inclurait environ 25% des élèves, qui auraient les mêmes caractéristiques que les school shooters. Le rapport des services secrets (FBI) est précis: le profilage comporte un risque de sur-identifier les élèves et de stigmatiser des populations, ajoutant finalement de la violence à la violence. Prévention précoce n’est pas fichage précoce. Il ne faudrait quand même pas que pour des raisons idéologiques nous cessions de penser l’importance de la prévention.

La recherche a d’ailleurs bien montré que les programmes de prévention précoce du harcèlement étaient plus efficaces et coûtaient beaucoup moins cher en termes de dépenses de santé, d’assistance sociale et de maintien de l’ordre que les dispositifs ultérieurs de répression ou de traitement.
De même, quand on sait combien sont reliés décrochage scolaire et harcèlement à l’École, on ne peut s’empêcher de penser aux évaluations canadiennes (Hankivsky, O., 2008 ) qui ont calculé le coût de ce décrochage, établi à plus de 300 000 dollars par décrocheur et estimé en coût annuel global à par exemple 24 milliards de dollars quant aux seules dépenses de santé, ou à 1,1 milliards de dollars en assurance emploi.

[…]

Page 22 le rapport note ce qui lui semble essentiel : « Dans le cas du harcèlement à
l’École on comprendra évidemment que le problème n’est pas dans le système défensif « matériel » (alarmes…) mais bien dans le réseau de solidarité. C’est ce réseau qui fait cruellement défaut, augmentant la peur, le repli sur soi, la fuite.
Le fonctionnement résilient d’un individu nécessite pour pouvoir être mis en oeuvre le sentiment de disposer d’un vrai soutien, membre de la famille ou pas, permettant le développement d’un sentiment de sécurité interne. Il nécessite aussi des bases pour acquérir une estime de soi suffisante, une des bases étant surtout pour un enfant ou un adolescent des relations amicales sécurisantes avec des pairs ou la réussite dans des tâches socialement valorisées ; or, dans nos exemples, le simple fait d’être un bon élève, calme et travailleur contribue parfois à dévaloriser et à isoler, quel que soit le soutien familial très présent pourtant, la famille étant elle-même du coup stigmatisée
.. »

« Le pari majeur est bien d’augmenter le réseau de solidarité, et l’empathie pour les victimes et leurs familles ».

Quelques éléments pour aider à réfléchir :

A noter : » Les troubles de la socialisation sont fréquents tant chez les agresseurs que chez les agressés ou les agresseurs/agressés. » (Page 13 §2)

– les surdoués peuvent, plus que d’autres, être victimes de harcèlement c’est un fait   (cf « Du harcèlement à la phobie sociale« ). Page 17, le rapport le signale effetcivement au détour d’une phrase : « les travaux français (Blaya 2010), mettent en évidence que cette différence qui éloigne peut être liée à des enfants intellectuellement précoces, ou simplement au fait d’être un élève studieux ». Il faut également penser aux enfants « doublement handicapés » (cf histoires hélas vécues page 21).

– Mais il faut accepter d’imaginer aussi que certains surdoués se retrouvent parmi les enfants dits violents, parmi les harceleurs (Page 8 §2 : « 4% et 6% d’élèves « harceleurs » » – Page 11 §2 :  « Du côté des agresseurs, les problèmes sont aussi importants, avec un pourcentage important d’élèves qui sont en échec scolaire« ).

Pages 14 et suivantes du rapport, les causes sont bien analysées de façon aussi prudente et raisonnée que possible.

Harcelés ou harceleurs, il importe de le détecter très vite, mais sans stigmatisation.
Il importe surtout à mes yeux de comprendre en profondeur ce qui conduit à cette situation chez les enfants concernés. Un enfant qui souffre s’exprime par la violence (jusqu’au meurtre) ou par le retrait (jusqu’au suicide). Truisme, j’en conviens.

Mais je plaide pour l’effort de compréhension plutôt que pour le fichage et la stigmatisation. je sais : c’est certainement beaucoup demander à l’Education Nationale, aux parents. Mais au jeu de : « je ne suis pas responsable, donc pas coupable », saurons nous évaluer le gâchis public au final ?  Les canadiens l’ont fait : « le coût de ce décrochage [est] établi à plus de 300 000 dollars par décrocheur et estimé en coût annuel global à par exemple 24 milliards de dollars quant aux seules dépenses de santé, ou à 1,1 milliards de dollars en assurance emploi« .

Page 23 : « Le rôle des enseignants a été moins étudié, cependant il n’en est pas moins très problématique dans les témoignages recueillis, et que nous publierons ultérieurement sans doute. Il semble que, très souvent pour les adultes également, le harcelé soit responsable de son harcèlement, par un retournement de situation qui est vécu comme la plus grande des cruautés par les victimes et leurs parents […].la perte de confiance dans l’institution et dans les enseignants augmente avec le degré de victimation. »

Plus loin (Page 25) le rapport déplore la lourdeur et la rigidité du système universitaire : « Le haut niveau disciplinaire acquis par les enseignants est certainement une bonne chose, mais la réalité est qu’en université la formation professionnelle n’est au mieux pas assurée, au pire totalement dénigrée, la pédagogie, voire la psychologie, n’étant pas considérées comme choses sérieuses. »

Alors que le système scolaire est mis à mal (classement PISA OCDE  très moyen pour un système français très inégalitaire au final – même le gouvernement le  reconnait : augmentation du nombre d’enfants en échec scolaire ),  ces ordres de grandeur me semblent intéressants à garder en tête.

Ici, un récent article de la Tribune en ligne (28 octobre 2011) qui donne une idée du coût de formation d’un élève en France (similaire au Canada en termes de coût).  Mieux comprendre le fonctionnement des enfants peut contribuer à une meilleure affectation des dépenses publiques au final, et aussi à une meilleure compétitivité d’un pays.

L’évaluation canadienne sur le coût du décrochage scolaire est disponible en ligne ici (en anglais).

Le rapport se termine (Page 25) par une inquiétude : que le débat sur le harcèlement en soit réduit à une vision populiste et simpliste qui conduira à la stigmatisation, alors que pour lui, résoudre la question du harcèlement est un véritable défi démocratique.:
« Le contexte politique et le calendrier électoral peuvent être aussi considérés comme un obstacle. Le débat sur « l’insécurité » est revenu et reviendra sur le devant de la scène, même s’il lasse les Français. La montée des populismes en est une composante essentielle, qui risque de faire régresser idéologiquement ce débat vers des simplismes excessifs et stigmatisants. Cependant, et paradoxalement, cette situation est une chance donnée pour au contraire le faire progresser : la question du harcèlement à l’École ne peut et ne pourra être traitée par aucune mesure populiste. Ce harcèlement est une violence de très long terme dont la prévention doit faire l’objet d’un consensus qui transcende les clivages traditionnels si l’on veut se donner une chance de succès, hors de l’ornière partisane. C’est un défi démocratique. »

3 thoughts on “Les conséquences à long terme du harcèlement à l’école

  1. et concernant les enseignants harceleurs/agresseurs?
    c’est loin d’être un mythe et c’est d’autant plus destructeur que c’est le détenteur de l’autorité qui détruit l’enfant, cela montrera(invite) en plus, comme légitime le non respect du « persécuté » par les autres enfants.

    1. J’ai vécu ce genre de situation avec à la clef un enfant aux idéations suicidaires.

      … le rapport indique qu’il s’attachera à explorer ce point.

      Un vrai tabou cela dit…. par rapport à une population déjà très attaquée par ailleurs pour des raisons par forcément légitimes.

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