De l’enfant à l’adulte : Surdon, perfectionnisme et estime de soi

La célèbre étude longitudinale de Terman qui, depuis les années 1920, a suivi une cohorte de 1500 enfants (les « Termites ») montrait une image somme toute assez idéalisée d’enfants surdoués qui faisaient preuve d’un ajustement social et émotionnel supérieur à celui de leurs pairs non surdoués.

Des études menées à partir des années 1980 sur le même sujet ont eu des résultats qui relativisaient cet ajustement.

Dans un précédent article (Les adultes surdoués ont d’abord été des enfants dont les besoins ont souvent été niés), je faisais part d’une recherche effectuée par Déborah Ruf et qui montrait combien leur enfance avait pesé sur les enfants surdoués qui venaient en consultation : bien que beaucoup aient souffert de violences (souvent morales mais aussi parfois physiques) caractérisées, ils consultaient parce qu’ils se sentaient incompris et seuls.

Ceci venait en particulier de ce que leurs parents, qui avaient connu des moments très difficiles (Grande Dépressions, Seconde Guerre Mondiale), ne comprenaient pas les difficultés à vivre de leurs propres enfants.

En 2001,  Kevin Enright faisait paraître une étude intitulée Relationship between perceived parental behaviors and the self-esteem of gifted children
Il est important de se rappeler que les adultes surdoués sont parfois aussi parents. Leur capacité à se percevoir comme bons parents dépend de leur propre estime (Demo et al, 1987). Ceci est important pour l’éducation de leurs enfants.

Car la perception que ceux-ci ont de l’amour et de la bienveillance que leur portent leurs parents est fondamentale pour leur construction identitaire. En matière de bienveillance et d’amour, le rôle de la mère, une fois de plus, est central. De même que l’est la perception (inversement proportionnelle à leur estime d’eux-même) que les enfants ont des techniques de manipulation psychologique de leur père. De même, enfin, que l’est la fixation de règles de conduite claires.

Rien de bien neuf sous le soleil, certes, car ceci vaut aussi bien pour les surdoués que pour les non surdoués.

Sauf si l’on se rappelle l’hypersensibilité des surdoués et leurs cogitations intenses, dès leur plus jeune âge. Les messages de détresse qu’ils reçoivent de leurs parents peuvent les amener à les parentaliser et ceci les fragilise encore plus.

Une  étude, parue en 2007, et intitulée « Family Influences on the Development of Giftedness » s’est penchée sur la relation qui existe entre l’environnement familial de l’enfance et le succès à l’âge adulte. Une enfance traumatique peut être l’une des sources de la créativité, mais elle ne favorise pas une vie sereine.

A noter que le perfectionnisme entre en ligne de compte dans cette perception de la défaillance. Une étude menée en 1977 montre que 2/3 des surdoués sont perfectionnistes (25% le sont de façon pathologique et pour les 41% identifiés comme perfectionnistes dans une norme acceptable il apparaît cependant que ce perfectionnisme est supérieur à celui des non surdoués…) (Page 29 du document Relationship between perceived parental behaviors and the self-esteem of gifted children)

8 thoughts on “De l’enfant à l’adulte : Surdon, perfectionnisme et estime de soi

  1. Douée, petite fille, fille d’hp et mère de très hp, j’en arrive à ce fil suite à une prise ce de conscience toute récente : je n’ai aucune image stable de moi ce qui est interprété par le psychiatre qui me suit par un manque d’estime de soi. Pourtant je ne ressens aucun vide correspondant à ce « manque », simplement un flou : je ne sais pas qui je suis, je ne pense ni bien, ni mal de moi, je me pense juste en termes d’adaptation : je ne me sens pas adaptée, c’est tout.
    Ma famille a certainement une part de responsabilité dans ce flou identitaire, mais être mère de 3 enfants, tous hp mais avec profils très différents, m’a amenée à la mansuétude. Je n’oublie pas que mes deux grands-pères hp ont surtout eu à se débattre avec la guerre et le nazisme : prisonniers et résistants, ils en sont revenus tellement détruits qu’ils ne pouvaient rien donner à leurs enfants, dont mes parents, qui ont grandi dans un monde où le surdon était peu connu. Seule ma mère est hp, elle n’a pas su elle-même se construire dans une société post 68 où la grande priorité des femmes était leur émancipation sexuelle, professionnelle et financière, pas l’éducation. Ces deux générations ont eu tellement à faire que je ne peux pas leur en vouloir de ne pas avoir su m’aider à me forger une identité stable. Je vois à quel point, dans un monde beaucoup plus simple, il m’ a été difficile d’élever mes enfants en prenant en compte leurs besoins particuliers et de les amener à l’âge adulte avec une estime de soi suffisamment bonne.
    Je crois que si je n’ai pas d’estime de moi – ni bonne ni mauvaise -, c’est surtout parce que ce concept ne me semble pas pertinent dans la société dans laquelle je vis : peu importe ce que je pense être, pour gagner ma vie et avoir des rapports sociaux, je dois être capable de m’adapter à la demande d’autrui, mon employeur, mes partenaires. Une trop forte identité ne permet pas de s’adapter. Une identité modulable est probablement un moyen de survivre pour les hp, au sens évolutionniste du terme.

    1. « je dois être capable de m’adapter à la demande d’autrui, mon employeur, mes partenaires »
      … Oui, mais jusqu’à quel point ?

      En lisant vos réflexions, je repensais à cette étonnante découverte : le cerveau « imprime » les maltraitances subies dans l’enfance par un amincissement du cortex cérébral. Plus surprenant encore, selon les abus subis, ce ne sont pas les mêmes aires qui sont concernées…
      « le cortex cérébral des femmes victimes d’abus émotionnels était plus mince dans les régions associées à la conscience de soi et à la régulation émotionnelle. »
      Je me faisais la réflexion que le mot abus n’était pas forcément à prendre dans le seul sens d’agression caractérisée, mais aussi, selon la façon dont il est perçu : pour les hypersensibles que nous sommes, certaines situations vécues par des « neurotypiques » comme acceptables, sont traumatisantes pour nous.

      Sur le sujet de la trace cérébrale laissée par les traumatismes
      cet article de l’Institut Universitaire en Santé Mentale Douglas – Québec (2013)

      plus d’infos (en anglais)
      Sur l’étude originale parue dans le American Journal of Psychiatry
      Increased methylation of glucocorticoid receptor gene (NR3C1) in adults with a history of childhood maltreatment: a link with the severity and type of trauma (2011).

      Associations Between Early Life Stress and Gene Methylation in Children (février 2015)
      The Nature of Traumatic Memories: A 4-T fMRI Functional Connectivity Analysis (2004)

    2. Peut-être « Le soi hanté » vous apportera-t-il des réponses ? (ouvrage de Onno van der Hart, Ellert R. S. Nijenhuis, Kathy Steele, traduction : François Mousnier-Lompré, Hélène Dellucci, chez De Boeck Supérieur)

  2. Sur le rôle essentiel joué par la mère…
    Faudrait d’abord qu’elle soit au préalable avertie des besoins différents de son enfant surdoué, à l’origine de pas mal de conflits dans la relations entre les deux…

    1. Je réponds en tant que mère non informée vador.
      Il existe des normes dans l’éducation et la pression à se conformer à la norme est souvent très importante.
      Il en faut du courage à une mère, parfois, pour aller contre vents et marées parce qu’elle perçoit chez son enfant un besoin particulier à satisfaire à l’encontre de tous les principes d’éducation.
      Et quand il y a plusieurs enfants (et que la mère soit « active » ou non), il est parfois aussi bien difficile de répondre à tous les besoins de ses enfants, en même temps qu’il lui faut répondre aux obligations sociales qui font pression sur elle.
      Enfin, la mère a sa propre histoire et ses propres croyances qui viennent de sa construction identitaire.

      Tout ça pour dire aussi qu’à partir d’un certain âge, il importe que l’enfant se désenglue et prenne son envol en ayant conscience de tout ça.
      A mon sens, le pardon est important dans la construction identitaire et le développement d’un surdoué.
      Rester fixé sur ce qui aurait du ou aurait pu ne permet pas l’envol.

      1. Je plussoie Cécile.

        Et j’ajoute, en tant que mère de hp et fille de hp, que personnellement le fait de découvrir non seulement mon achpitude mais aussi celle de ma famille m’a bien aidée à « pardonner » à mes parents et aussi à moi-même en tant que mère très imparfaite. Plusieurs enfants hp, de façons très différentes, c’est quasiment inhumain, surtout si on a eu soi-même une histoire douloureuse.

        Et puis, on parle toujours des mères, mais quid des pères, bon sang de bois ? Mon père m’a fait beaucoup de mal quand j’étais enfant, avec ses sarcasmes permanents, son insatisfaction chronique…

        Si les mères ont une telle responsabilité, qu’on la reconnaisse enfin socialement et financièrement, ce n’est pas du tout le cas. Et sinon, que les pères assument enfin leur part de torts dans le devenir de leurs enfants, et que les enfants rendent à leur père sa part de responsabilité au lieu de l’imputer encore et toujours à leur mère.

  3. Bonsoir,

    Il est intéressant de noter que beaucoup de zèbres ont une estime d’eux mêmes avoisinant parfois le zéro absolu… cela peut-il provenir du fait que la plupart d’entre eux sont perfectionnistes, voire pour certains à outrance ? Ne jamais atteindre la perfection les mortifie donc à un tel point qu’ils vont se dévaloriser, alors qu’il n’y a réellement pas lieu de le faire ? Peut-on y voir une certaine corrélation, un enchaînement de cause à effet ? Je ne suis pas parfait, donc je ne suis rien, voire moins que rien ?

    La perfection n’existe pas, tous les surdoués en ont conscience, pourtant il semble qu’ils se molestent intentionnellement de ne pouvoir l’atteindre, alors que la perfection n’est qu’utopie.

    Entre savoir et reconnaître, il y a un gouffre. Les psychologues s’étonnent que le zèbre soit dur envers lui même, qu’il ne tolère ni échecs, ni erreurs chez lui, alors qu’il va être plus indulgent envers autrui. Ce perfectionnisme outrancier, lorsqu’il est décelé, est handicapant.

    Je pense que c’est ainsi que les barrières mentales, celles qui provoqueront procrastination et inaction, se mettent en place. Manque d’indulgence, intolérance à la plus petite erreur (ne pas en dormir la nuit, ça parle à quelqu’un ?), effondrement après un échec (qui n’est qu’humain, après tout…), le zèbre se sent « nul » s’il n’obtient pas le résultat escompté.

    Il est alors nécessaire que l’entourage le rassure, nécessaire d’entamer une thérapie auprès d’un psy qui saura trouver les mots justes, qui saura le confronter à lui même, lui prouver qu’il n’est pas une machine bien huilée, mais un être humain, avec ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses échecs, ses erreurs, tout ce qui caractérise l’humanité.

    Le chemin est difficile, l’acceptation de la condition humaine renvoie à une norme à laquelle le surdoué ne se sent pas appartenir. Tout dépend à quel âge il ou elle a été décelé, il se sait hors norme, différent. La société normalise tellement tout que les zèbres, ne trouvant pas leur place, ne se considèrent plus réellement comme « humains ». Je le sais par expérience. Extraterrestre, en décalage, différente, seule… voire même exceptionnelle, tous ces qualificatifs m’ont été donné un jour. Comment se sentir en adéquation avec nos semblables, dès lors qu’eux mêmes ne nous acceptent pas comme tels ?

    La recherche de la perfection peut-elle être également un moyen de se démarquer, de faire valoir cette différence que tous nous font remarquer ? Je suis différent, je sors des sentiers battus, alors, tant qu’à faire, autant y aller jusqu’au bout ? A méditer…

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