Enfants à haut potentiel intellectuel : psychopathologie, socialisation et comportements adaptatifs

« Sur la scène internationale, nous sommes seuls à associer la précocité intellectuelle à un problème. Les données scientifiques et les programmes internationaux indiquent plutôt l’inverse ou, pour le moins, ne pointent aucune différence négative avec les enfants non-HPI, sinon qu’ils sont globalement plus doués que la moyenne des enfants. « 

« Lier, dans des raisonnements de corrélation, voire de causalité, la précocité, à un ensemble de spécificités mentales, de problèmes psychologiques, de drames scolaires ou de souffrance sociale constitue, en l’état des connaissances, au mieux, un biais de jugement.. »

Je ne sais si l’étude dont je donne ici quelques extraits est considérée comme faisant partie des « données scientifiques internationales » (elle est écrite en français par des français !), mais elle me semble contribuer à modérer un peu les propos tenus dans les paragraphes ci-dessus, qui sont issus de l’éditorial d’ANAE.

Elle est parue en 2011 dans Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 59 (2011) 327–335

… je finis par me demander si quand on écrit un éditorial il faut forcément être absolu, quitte à … déformer un peu les choses, pour se faire entendre. (C’est peut-être pour ça qu’on a entre autres une journaliste qui décide de titrer que 70% des surdoués sont en échec scolaire sans creuser plus ses sources… et que ça contribue à enrichir les propos de ceux qui disent que les surdoués vont bien, d’ailleurs, les données scientifiques internationales le disent).

… Cela dit, ça tombe bien : Mehdi Liratni qui est co-auteur de cette étude, fait partie des formateurs d’ANAE.

 

Vous pouvez accéder à l’épreuve de publication de l’étude directement en cliquant sur le titre ci-dessous. (La publication propre est à la vente ici)

Enfants à haut potentiel intellectuel : psychopathologie, socialisation et comportements adaptatifs

  1. Liratni a,b,c,∗, R. Prya,c

a Équipe d’accueil 4425, laboratoire de psychologie, université Montpellier-III, route de Mende, 34199 Montpellier cedex 5, France

b SESSAD sésame autisme « L’ombrelle », 34990 Juvignac, France

c SMPEA Peyre-Plantade, CHU Montpellier, 34295 Montpellier cedex 5, France

Quelques extraits :

  1. Méthode

2.1. Population

Trente-cinq enfants âgés de six ans et zéro mois à 13 ans et deux mois (moyenne d’âge égal à dix ans et sept mois) participent à cette recherche. Tous les enfants ont été identifiés à l’aide du test WISC III et ont obtenu un QI Total≥130.

Ces 35 enfants ont été répartis en deux groupes. Le groupe 1 est constitué de 23 enfants (moyenne d’âge égal à dix ans et huit mois) ne présentant pas de difficultés d’adaptation scolaire et sociale et dont le haut potentiel a été identifié et pris en charge, soit par une accélération du cursus scolaire, soit par un regroupement dans une classe d’enfants HPI. Ce qui n’est pas le cas des enfants du groupe 2 qui est un groupe « clinique » constitué de 12 enfants (moyenne d’âge égal à dix ans et trois mois) recrutés sur le critère de la présence d’une symptomatologie soit de trouble anxieux et dépressif mixte (CIM-10 : F41.2), soit de trouble oppositionnel avec provocation (CIM-10 : F91.3). La présence de symptômes a été recueillie à partir d’entretiens avec les parents et les enseignants accueillant l’enfant ainsi que des observations directes des enfants lors de consultations en service de médecine psychologique pour enfants et adolescents (CHU de Montpellier).

 

  1. Discussion

« Notre étude est, à notre connaissance, la première à comparer les comportements sociaux et adaptatifs de deux groupes d’enfants HPI (dont l’un est un groupe témoin) et à étudier les liaisons pouvant exister entre  ’intelligence académique (WISC IV) et l’intelligence pratique (Vineland) chez des enfants à haut potentiel.

Les résultats mettent en évidence une absence de liaison entre le Quotient Intellectuel et le Quotient Socio-adaptatif, et ce pour l’ensemble des enfants HPI. Sur le plan théorique, ce résultat est compatible avec le modèle de Sternberg et al. [27] qui stipule l’idée d’indépendance entre l’intelligence académique et l’intelligence pratique. Dans le cadre du haut potentiel, ces deux types d’intelligence solliciteraient par conséquent des  processus différents ».

 

« On note, pour le groupe 1, une variabilité des profils psychométriques avec des enfants présentant leur meilleur score en Compréhension Verbale et d’autres en Raisonnement Perceptif. Cette variabilité n’est pas retrouvée pour le groupe 2″.

 

« dans le groupe clinique, c’est l’aspect linguistique qui est systématiquement supérieur aux autres aspects ».

 

« Dans le groupe clinique, on note une vie sociale moins riche, et une difficulté prononcée pour s’autonomiser dans le cadre familial mais également dans le cadre social. Ces résultats montrent alors l’importance de bien distinguer les enfants HPI « bien portants » des enfants présentant des symptômes psychopathologiques quand on souhaite étudier leurs compétences sociales ».

 

« concernant le phénomène de dyssynchronie (entre les domaines : intellectuel et social), les enfants du groupe clinique présente globalement un décalage plus important que les enfants du groupe témoin mais l’analyse statistique ne montre pas de différence significative entre les deux groupes. Cette dyssynchronie est donc bien présente et même importante chez tous les enfants HPI (entre 2,5 et trois écart-types de différence entre les domaines) mais n’est pas systématiquement associé à des difficultés psychologiques ».

 

  1. Conclusions

Concernant les aspects environnementaux, on pourrait penser qu’une des causes pourrait être attribuée à la non-reconnaissance du HPI dans le milieu scolaire, variable qui d’ailleurs contraste nos deux groupes expérimentaux. Cependant, n’oublions pas que de nombreux enfants HPI ne seront jamais identifiés et s’adaptent à un cursus scolaire tout à fait ordinaire. L’hypothèse d’une absence de prise en charge pédagogique adaptée ne peut donc pas, à elle seule, expliquer l’émergence des difficultés des enfants du groupe clinique. Une des pistes que nous n’avons pas interrogée dans cette étude concerne le contexte socio familial de ces enfants : les enfants les plus en difficultés seraient-ils les enfants les moins favorisés ? L’étude des liens entre catégories socioprofessionnelles des parents, dynamiques familiales et difficultés psychologiques pourrait répondre à cette question.

concernant les causes endogènes, nos résultats ont mis en évidence : d’une part, que les enfants HPI en difficultés présentaient un style cognitif tendant à une supériorité des aspects linguistiques, à l’accumulation cristallisée des informations (QI verbal), et d’autre part, que pour l’ensemble de notre population d’enfants HPI, une tendance où : quand les aspects visuoperceptifs de la cognition sont fortement investis, on note un moindre intérêt pour les activités socio-adaptatives.

Dans le champ de la psychopathologie développementale, ce profil n’est pas sans rappeler le fonctionnement psychologique d’une population très spécifique : celle des enfants porteurs de syndrome d’Asperger qui est un trouble envahissant du développement où les aspects sociaux sont fortement touchés et en grand décalage avec le niveau de langage qui est dans la norme [5]. De plus, on note dans les syndromes autistiques de haut niveau tels que le syndrome d’Asperger, une préférence marquée pour le traitement des informations sur le canal visuel avec en outre un surinvestissement de certains intérêts et/ou domaines restreints (météorologie, astronomie, espèces animales. . .) et une accumulation importantes de connaissances cristallisées dans ces domaines. Nos résultats posent ainsi la question de la continuité/discontinuité entre l’identification des phénomènes comportementaux présentés par les enfants porteurs de syndrome d’Asperger et certains aspects du fonctionnement psychologique des enfants HPI.

Si cette mise en parallèle peut aujourd’hui apparaître surprenante, l’hypothèse d’un fonctionnement  psychologique singulier (envisagée sous l’angle de la psychopathologie développementale), pourrait à l’avenir apporter des réponses intéressantes dans la compréhension des particularités et difficultés psychologiques et socio-adaptatives de ces enfants.

 

« Que les lecteurs s’y attardent un moment. Qu’ils prennent connaissance des faits. Qu’ils interrogent l’étonnante position française et in fine – s’ils l’osent – qu’ils tentent de (re)penser cette question à partir des savoirs et non des croyances. »

Je suis d’accord avec l’éditorial d’ANAE.

Il est important d’oser chercher à savoir et non plus se contenter de croire.

Ce billet s’inscrit dans une collection que je serais tentée d’appeler : « Veiller à raison garder » face à un problème complexe.

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