La vision du burn-out à la lumière d’Henri Laborit

Sur son site “Le Carrefour du Futur“, Joël de Rosnay, Directeur de la Prospective et de l’Evaluation à la Cité des Sciences et de l’Insdustrie (Paris) a rédigé un hommage à Henri Laborit :

“L’oeuvre d’Henri Laborit marque l’entrée dans le nouveau paradigme des sciences de la complexité. D’un monde fragmenté par l’analyse cartésienne, il nous mène dans celui des interdépendances et de la dynamique des systèmes.
De l’analytique au systémique Laborit nous fait parcourir les chemins de la connaissance et de l’action nécessaires pour agir aujourd’hui sur la complexité.

Son oeuvre est aussi l’expression d’une nouvelle culture centrée sur la biologie.
Les références traditionnelles dans le monde des sciences passaient généralement par la physique. La biologie introduit une culture naturelle des rétroactions et des évolutions. Les savoirs peuvent ainsi s’intégrer en une vision renouvelée de l’homme en relation avec son environnement.
Le microscopique et le macroscopique s’interpénètrent. Les disciplines juxtaposées se décloisonnent, se complémentent et s’enrichissent mutuellement.

Au travers de ses livres de synthèse ou de ses essais, Laborit donne l’impression de toucher à tout : biochimie, biologie moléculaire, neurobiologie, hormonologie, écologie, économie, philosophie. Ce qui n’a pas été sans heurter l’approche disciplinaire traditionnelle des universitaires auxquels il s’est souvent confronté.
Mais dans la continuité de son message on saisit la force de sa vision : l’intégration des niveaux de complexité, l’interdépendance des structures et des fonctions, la dynamique des interactions. Il ouvre la cellule sur son environnement, retrace le cheminement du flux d’énergie qui, du soleil à l’homme, alimente la vie. Il relie ainsi la photosynthèse, les cycles énergétiques, le métabolisme cellulaire et le comportement en une approche cohérente et féconde.

Les régulations cybernétiques constituent l’autre versant de l’approche d’Henri Laborit.
Avec Grey Walters, Ross Ashby, Pierre de Latil, Albert Ducrocq, Couffignal, Sauvan, il participe à l’émergence de la pensée cybernétique et à son application à la biologie. Il retrouve les visions de Claude Bernard sur la “constance du milieu intérieur” ou de Walter Cannon sur l’homéostasie.
Machine et organisme loin de s’exclure se fécondent mutuellement. Des mécanismes communs éclairent leur fonctionnement et permettent de prévoir des modes de réactions que l’expérience confirmera. Ainsi de nouvelles molécules agissant comme des régulateurs du métabolisme ou du fonctionnement du cerveau sont identifiées puis synthétisées. La méthode Laborit lui permet de produire des molécules d’intérêt thérapeutique en évitant le screening massif caractéristique de la recherche pharmaceutique moderne.

La relation à l’écosystème constitue le troisième volet de sa démarche.
La molécule active, la cellule, le tissus, l’organe, le corps, ne sont jamais séparés de leur environnement immédiat, de leur écosystème microscopique ou macroscopique : ils s’intègrent dans un tout, lui même ouvert sur un environnement plus vaste encore.
Cette vision amène Laborit à quitter la biologie, au sens “disciplinaire” du terme pour s’intéresser à l’environnement humain et ses corollaires économiques et politiques.
Les critiques se font plus vives encore car le chercheur quitte ici son domaine de compétence pour aborder le secteur des sciences humaines et de la philosophie. Mais son langage ne se veut pas dogmatique, il ne détient pas la vérité : il cherche à éclairer, à relier, à intégrer. Un nouveau pas est franchi : l’application de la cybernétique et de l’approche biologique à une “macrobiologie” constituée par les hommes, leurs machines, leurs organisations et leurs réseaux.

Ainsi dans “l’homme et la ville” Laborit intègre et décline sa vision de l’être biologique en relation avec son écosystème urbain. Il montre avant beaucoup d’auteurs les limites du système économique fondé sur la croissance, le gaspillage des ressources naturelles et la création des exclusions.

Sa vision prophétique des années 60 a été progressivement confirmée. Les grandes villes sont devenues le point de convergence des principaux problèmes que l’humanité devra aborder au tournant du millénaire. Sa vision systémique a inspiré de nombreux architectes, urbanologues, sociologues concernés par les villes du futur.
La référence à la biologie fait maintenant partie du vocabulaire et du mode de pensée des managers. On parle en effet d’entreprise cellulaire, en réseau, ou modulaire ; de flux et de métabolisme, de régulations et de niveaux de complexité.

Henri Laborit nous propose aussi de nouveaux modes de vie en relation avec notre environnement. Inspiré par la vision de McLean sur les “trois cerveaux”, les travaux de Hans Selye sur le stress, ou les théories de l’agressivité il part de nos comportements de base pour expliquer certains types d’actions.
Fuite, lutte ou inhibition de l’action telles sont les principales réactions d’un être vivant complexe à des formes d’agressions qui perturbent son homéostasie, son équilibre naturel.
La fuite ou la lutte peuvent avoir des effets positifs : on change d’environnement ou on élimine la source de l’agression et du stress.
En revanche, l’inhibition de l’action peut conduire à des désordres métaboliques, physiologiques et du comportement.

Au delà de la vision étroite des perturbations “psychosomatiques” auxquelles on se référait alors, il ouvre la voie de la neuro-psycho-immunologie, une des approches les plus prometteuse du comportement humain en relation avec les mécanismes moléculaires et cellulaires.
L’inhibition de l’action peut être le facteur déclenchant de désordres neuro-psycho-immulogiques. La preuve est faite aujourd’hui des interrelations entre macrophages, hormones peptidiques et régulateurs du fonctionnement cérébral. Les trois réseaux qui assurent l’homéostasie du corps (système nerveux, immunitaire et hormonal) convergent et s’interpénètrent.
Des molécules ubiquitaires comme l’insuline, la vasopressine, l’oxytocine, ou les cytokines interviennent à plusieurs niveaux de ces réseaux, confirmant l’approche proposée par Laborit dans les années 60.

La fuite serait-elle une solution adaptative aux agressions ?
Dans “Eloge de la fuite”, Henri Laborit nous montre comment chacun d’entre nous peut rééquilibrer sa vie à partir d’activités simples et motivantes. Hobbies, jardins secrets, violons d’Ingres, occupations complémentaires restructurent l’être, le relient à son environnement familial, professionnel, économique, écologique.
La fuite n’est pas dans ce cas abandon, démission, mais potentialisation de ses capacités, recentrage de ses objectifs.
Un mode de vie est ainsi proposé qui renforce la liberté et l’autonomie dans l’intégration des diversités.
Par la fuite, en alternance avec la lutte, l’homme peut ainsi donner du sens à sa vie.
Prendre le recul nécessaire pour mieux affronter les obstacles et adopter une vision globale qui renforce et justifie l’action.

Henri Laborit, homme total et libre dans l’univers fragmenté des disciplines, restera en cette fin du 20 siècle comme un pionnier de la pensée complexe et l’inspirateur d’un nouveau sens de la vie.

7 thoughts on “La vision du burn-out à la lumière d’Henri Laborit

  1. Je suis en train de chercher des trucs sur le burn out pour une copine que je pense surdouée mais qui, je pense, n’entendra pas cette hypothèse (en tout cas, je ne me sens pas de lui en parler) et qui est en train de foncer droit dans le mur du burn out avec son boulot. Et je tombe sur cet article, que je n’ai que survolé car trop long pour moi (:-() mais dans lequel je trouve ceci (à la fin) :

    Extrait du Point 1 : Quand un enfant se voit proposer un matériel d’apprentissage qui ne le challenge pas, son cerveau n’arrive plus à fournir les niveaux de dopamine, de noradrenaline et de sérotonine nécessaires à l’apprentissage. La manifestation extérieure c’est l’apathie.
    Extrait du Point 2 : « Dans un endroit où les enfants se sentent intimidés, menacés ou rejetés, le cerveau réagit en produisant un excès de noradrénaline ce qui provoque une réaction soit de lutte, soit de fuite (« fight/flight response »). Ceci se manifeste donc par une attitude dissipée ou au contraire de mise en retrait. Cette réponse n’est pas intentionnelle, et ce n’est pas non plus du cinéma : c’est la réponse naturelle d’un cerveau qui cherche d’abord à se protéger avant que d’apprendre. »

    Ne peut on envisager que des adultes surdoués réagissent de la même façon dans des situations professionnelles qui ne leur conviennent pas pour les raisons évoquées ci-dessus ?

    Eh bien ça me parle tout à fait, je passe mes journées à chercher qqchose de motivant pour mon cerveau, les trucs non motivants (et ils sont légions !) engendrant une immense fatigue et un désintérêt total.
    Et quand je suis mal à l’aise, en effet, je me mets en retrait, comme une gamine, à la limite de l’impolitesse, quasi incapable de faire mieux que marmonner de vagues trucs aux questions qu’on peut me poser. Et je sens bien qu’il m’est physiquement impossible de faire mieux. Bien contente d’apprendre que ce serait normal 🙂

  2. Bonjour à tous,
    Le burn-out, je l’ai vécu il y a un an. Ce qui a entraîné prise d’antidépresseurs (+7kg au passage)+ arrêt de travail + psychothérapie (pas très efficace) avec au final changement de boulot, de région et arrêt des médicaments (mais pas de perte de poids!).
    Le problème est que les angoisses ont recommencé à mon nouveau poste. Un des avantages est que j’ai reconnu les signes assez vite!
    Je suis allée consulter une psychologue (qui suivait mon fils assez affecté par le changement de cadre de vie)dans la foulée qui a attribué avec raison mes difficultés au surdon (je hais ce mot). Moi, j’attribuais mes difficultés au fait que je ne devais pas être normale, que j’étais instable et “faible” psychologiquement.
    Voilà comment j’ai enfin découvert qui j’étais et pourquoi tant de souffrance intérieure!
    Evidemment, ce n’est que le début d’un cheminement qui me paraît pour l’instant assez tortueux… Mais au moins, j’y ai gagné l’espoir de pouvoir changer le cours de ma vie.

  3. Combien de temps faut-il pour se remettre d’un burn out ?

    Suite burn out en 2009 alors que j’avais 37 ans, dépression consécutive etc…, j’ai la désagréable impression d’avoir pris un sérieux coup de vieux. Je me fatigue très vite, je récupère beaucoup plus mal. Alors que j’étais accro au sport, je n’ai plus l’énergie d’en faire (adieu physique de mannequin, bonjour les essoufflements dans les escaliers et autres désagréments qui m’étaient inconnus). Finalement, je n’ai plus que très peu d’énergie, je suis très, très loin de pouvoir faire ce que je faisais il y a 5 ans.
    Je me demande si cela est une séquelle du burn out… D’ailleurs mes journées vides au travail n’arrangent probablement pas les choses, mais peut-être que je ne suis de toute façon plus capable de faire quelque chose en raison de la fatigue permanente que je ressens…

    1. Bonsoir supernova

      D’après ce que j’ai lu, on peut mettre des mois (minimum 22 à 24 mois) … comme on peut ne jamais s’en remettre vraiment.

      Je vous invite à relire l’article de Stéphanie Aubertin sur l’identification du surdon , et tout particulièrement de regarder le dessin de l’archer, le modèle des foncions chrestiques, élaboré par Pierre Morin (tout à la fin du billet).

      L’analyse du manque d’élan me semble parfaitement adaptée à la situation de burn out :
      – Vous avez certainement les aptitudes, peut-être la volonté, la concentration, l’envie (décision, volonté, mobilisation)
      – …. mais avez vous la stabilité mentale et physique pour vous mettre en action ? Le burn out n’est pas simplement dépression, mais il y a bien des répercussions physiques (parmi lesquelles, la conjugaison de : insomnies, fatigue qui ne passe pas, douleurs articulaires, désordres hépatiques)
      – .. et avez vous un projet qui vous donne envie de faire ? un projet dont vous savez qu’il aura un intérêt, qu’il sera utile, et qu’il vous rapportera de la reconnaissance ?

      A ce dessin est ajouté un graphique des fonctions antichrestiques : tout ce qui a pu entraver votre personnalité.

      Il est recommandé, en cas de burn out, de veiller à changer son mode de fonctionnement… et parfois même de changer d’orientation professionnelle
      Ceci passe bien souvent par une relecture de sa vie, ce que propose d’une certaine façon le dessin évoqué.
      Bien des traumatismes sommeillent en nous : il est important de les débusquer et de les neutraliser pour retrouver de l’élan.

      J’espère que ma réponse aura pu vous apporter un éclairage nouveau sur cette période pénible que vous traversez.

  4. extrêmement intéressant
    je me reconnais bien ici, surtout dans la notion de fuite
    j’ai fui la région parisienne qui était trop toxique pour moi, beaucoup trop de stress, le mode de vie, le poste que j’occupais à l’époque, ce n’était plus tenable

    mais il me reste à gérer l’inhibition de l’action
    l’absence de stimulation intellectuelle couplée à une mise en retrait sur un poste professionnel totalement inadapté (bref je me retiens et je m’adapte au non rythme) génèrerait donc mes désordres neuro-psycho-immunologiques.??
    mais qui peut m’aider à les soigner?
    je crains fort que la médecine si elle persiste dans une approche linéaire du fonctionnement du corps ne saura avoir une vision globale qui prenne en compte notre douance, le mode de fonctionnement de notre métabolisme et son homéostasie qui est sans doute bien singulière

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