La pathologisation du surdon est-elle propre à la France ?

Dans la foulée de mon précédent article consacré à transmettre quelques sources sur les surdoués, … Y a t-il vraiment une différence de la position française dans le concert international (et plus particulièrement par rapport aux Etats-Unis) comme le laisse à penser l‘éditorial d’ANAE ?

Voici ce que j’y lis :

« Sur la scène internationale, nous sommes seuls à associer la précocité intellectuelle à un problème. Les données scientifiques et les programmes internationaux indiquent plutôt l’inverse ou, pour le moins, ne pointent aucune différence négative avec les enfants non-HPI, sinon qu’ils sont globalement plus doués que la moyenne des enfants. 

Aux USA, en Australie, en Iran, en Israël, en Russie, partout dans le monde, la précocité n’est nullement embarrassante mais constitue plutôt une chance individuelle, une promesse sociale qu’il faut cultiver efficacement pour accompagner les potentiels et les talents vers leur aboutissement : une promesse en devenir pour la société de demain…

Mais non, en France, irréductible village gaulois, on « pathologise », on s’inquiète, on consulte des spécialistes éclairés pour établir des « diagnostics », identifier d’éventuelles « comorbidités », décider de thérapies ou de prises en charge, faire de la prévention…

L’absurde est devenu la norme et a conduit, ces dernières années, à des conséquences paroxystiques sur le terrain ».

Alors je suis allée regarder dans ma bibliothèque.

En 2004, Joan Freeman qui (comme Arielle Adda en France) oeuvre en Grande Bretagne sur le sujet du surdon depuis plus de 40 ans, a écrit  un texte intitulé « Surdon et Troubles neurologiques mineurs« .

Voici trois extraits que je traduis :

« Il y a deux troubles majeurs qui sont perçus comme recouvrant les signes de surdon : le Syndrome d’Asperger et le Trouble de Hyperactivité avec Déficit d’Attention (THADA) » (première phrase du 4° paragraphe de la première page)

 » Dans le quotidien de mes investigations depuis 1974, j’ai découvert que la labellisation et les attentes au sujet du surdon étaient systématiquement associés avec un développement et un comportement émotionnels difficiles (Freeman 2001). Ceci est devenu très clair quand j’ai comparé les enfants surdoués reconnus comme tels et les enfants surdoués non reconnus […]. De longs entretiens avec les parents et les professeurs ont montré que les stéréotypes du trouble émotionnel chez le surdoué étaient forts (surtout quand l’enfant était formellement identifié, ce qui n’était pas le cas pour l’enfant non identifié). Mais alors que sur toutes ces dizaines d’années j’ai noté combien le bonheur et les succès individuels avaient été affectés par l’environnement familial, les influences sociales plus largement, mai aussi l’éducation et tout simplement la chance. Justement, par dessus tout, les conclusions de la plupart des recherches sur le développement émotionnel des enfants surdoués c’est qu’ils sont plus équilibrés que la moyenne (Freeman 1998) » (3° paragraphe de la page 2)

« En 1974, 82% des parents de mon échantillon qui pensaient leur enfant surdoué, vivaient ou s’attendaient à vivre des problèmes qu’ils associaient au surdon« . (1° phrase / 4° paragraphe de la page 2)

 

En 2009 aux Etats-Unis, Jean Sunde Peterson – Purdue University, publie « Myth 17 : Les individus doués et talentueux n’ont pas de Besoins Emotionnels particuliers » (à télécharger parmi les 17 autres mythes relatifs au surdon).

(les paragraphes qui suivent sont la traduction des paragraphes du 2° « chapitre » : première page + 2 paragraphes de la 2° page et enfin le paragraphe de conclusions))

« Les études des chercheurs ne concluent pas que les individus surdoués soient plus sujets à maladie mentale que la moyenne. En fait, les études ont montré tout un éventail de forces, vulnérabilités et similitudes. La littérature aussi bien « anecdotique » qu’empirique suggère que le surdon peut être tout autant positif que négatif.

La littérature clinique a suggéré que les caractéristiques associées au surdon : sensibilité, intensité et hyperexcitabilités psychomotrice, intellectuelle, sensorielle, émotionnelle et imaginative ne sont pas seulement des facteurs de risque mais aussi perçus de façon inappropriée comme des pathologies par les professionnels de l’accompagnement.[…] Le surdon peut aussi s’accompagner d’un ou plusieurs troubles d’apprentissage, contribuant à la frustration à des problèmes de comportement et, plus généralement, à de l’inconfort dans la classe. »

« Le degré de difficultés sociales peut augmenter proportionnellement au niveau de surdon. Non seulement un enfant très hautement surdoué risque de ne pas trouver de camarade ayant les mêmes centres d’intérêt que lui, mais l’école peut aussi ne pas être réceptive ou coopérative avec ces enfants hautement surdoués. Même un surdon modéré peut aboutir à des difficultés d’intégration à l’école, avec un inconfort social et émotionnel grandissant au fil du parcours scolaire.

Les individus surdoués peuvent faire face à des difficultés particulières dans d’autre domaines. Les cliniciens spécialisés dans l’accompagnement des surdoués évoquent traumatismes, anxiété, dépression, idéation suicidaires, harcèlement, troubles d’apprentissage, sous-performance, développement professionnel en impasse et difficultés à s’adapter.

Pour les super-performants, les niveaux de stress associés à leur sur engagement dans diverses activités et à leurs propres attentes personnelles peuvent aussi être associés à des coups durs de la vie.[…] Il faut ajouter à ça perfectionnisme, auto critique extrême, voire comportement inapproprié, voire auto-destructeur et même délinquant qui viennent tout autant perturber le parcours scolaire que le bien-être de la personne. Les étudiants surdoués peuvent calmer leur détresse en recourant à des substances illégales ou même en sortant du système scolaire. Malheureusement, un tel comportement, problématique, peut empêcher un référent scolaire de proposer un programme adapté [pour les surdoués NdT] ou pour un challenge approprié en matière d’enseignement scolaire.

Le mythe dure parce qu’en réalité, la plupart des phénomènes décrits ci-dessus n’ont reçu que peu ou pas d’attention dans la littérature consacrée au surdon. Mais il est d’autres champs en connection avec le surdon que la recherche n’a pas ou très peu couverts : troubles des comportements alimentaires, auto-mutilation, toxicomanie, abus sexuels, TOCs, conflits parents/enfants, transitions de développement difficiles et handicap physique« .

« La littérature empirique et clinique a soutenu le mythe que les étudiants surdoués n’ont pas  de problèmes émotionnels particuliers. Tant que ce mythe prévaut, les besoins pertinents ne sont pas reconnus et traités formellement ou informellement, proactivement ou de façon réactive.

Dès lors, les parents, les éducateurs et même les thérapeutes peuvent passer à côté de signes de détresse. Le manque d’opportunité pour les surdoués de parler de leurs difficultés qui relèvent d’un développement social et émotionnel contribue à augmenter leur vulnérabilité »

En octobre 2013, le Huffington Post américain signale que dès la maternelle, certains enfants peuvent être labellisés comme étant à problème, et que ces enfants sont des surdoués. 

« Le surdon n’est pas toujours perçu comme un trait socialement positif et valorisé. Beaucoup d’enfants sudoués sont harcelés, d’autres sous-performent pour cacher leurs habiletés, certains expérimentent anxiété et dépression  avec un risque accru d’auto-mutilation. [2]. 20% d’entre eux seraient même en échec scolaire [3].

2] Grobman, J. “Underachievement in Exceptionally Gifted Adolescents and Young Adults: A Psychiatrist’s View.” Journal of Secondary Gifted Education. 2006 17(4) 199-210.

[3] J Renzulli, S. Park. “Gifted Dropouts: The Who and the Why.” Gifted Child Quarterly. Fall 2000 44: 261-271.

 

Il y a près de 40 ans, James Webb, a créé SENG (Supporting Emotional Needs of Gifted / Accompagner les besoins émotionnels des surdoués). Il est également co-auteur d’un livre intitulé « Erreurs de Diagnostic et pose d’un double diagnostic chez les adultes et les enfants surdoués« . Il est aussi à l’origine de l’initiative « Erreur de Diagnostic« ,  lancée en 2015 et destinée à sensibiliser les professionnels de santé pour éviter des diagnostics abusifs qui conduisent à une médicamentation non pertinente. Il faut savoir que cette initiative est transposée dans les pays germanophones et hispanophones. Chez eux non plus, ça ne doit pas très bien se passer pour les enfants, je suppose. Peut-être pourrait-il y avoir des volontaires francophones pour porter cette initiative ?

 

Je ne suis donc pas sûre que la France détonne tellement dans le concert international sur le sujet du surdon.  Celui-ci, malgré les initiatives qui sont prises dans de nombreux pays, est toujours aussi mal compris et donc perçu.

Peut-être y a t-il en France un phénomène de rattrapage, parce que le sujet est de mieux en mieux documenté ? (avec certainement des emballements, ce qui est, je le reconnais, problématique – mais n’est-ce pas typique des phases d’engouement avant de revenir, plus au calme, dans les eaux de la sagesse ?)

Peut-être la France est-elle moins portée sur la médicamentation, mais faut-il s’en attrister ?.. sauf, si bien sûr, rien n’est fait en parallèle pour aider à mieux comprendre ce phènomène complexe qui est appelé surdon, des individus dont l’intensité est perçue comme pathologique et niée dans sa « normalité », parce que cette « normalité » n’est pas dans la « norme » (en fait, juste dans la moyenne) sociale. Et ce n’est vraiment pas une question de mauvais caractère ou de mauvaise éducation.

Je vous renvoie à la fleur de Plutchik pour mieux saisir cette notion d’intensité des émotions. Mais aussi aux « Overexcitablities » mises en lumière par Piechowski et Dabrowksi

Comme le rappelle Jean Sunde Peterson, le surdon n’est pas un problème. Il faut le considérer comme un amplificateur. Ca va encore mieux que la moyenne quand tout va bien. Et ça peut aller vraiment encore plus mal que la moyenne quand tout va mal.

Je rappelle la fin de mon précédent article  :

Il est nécessaire de se rappeler en permanence que le surdon neurophysiologique = inné, est forcément influencé par l’acquis = la vie de la personne. Le surdon n’est et ne « fait » pas tout dans la vie d’un surdoué.

Trois facteurs importants à prendre en compte pour le déploiement heureux d’un surdoué :

– la notion d’attachement (qui rend l’enfant secure ou non) et l’intensité (hypersensibilité émotionnelle et intellectuelle) rend la sécurité ou l’insécurité plus puissante

– la notion d’accident / traumatisme (cf l’échelle ACE) pour laquelle, là encore l’intensité (hypersensibilité émotionnelle et intellectuelle) amplifie ce que l’enfant ressent (il ressent plus fort et plus longtemps que la moyenne)

– la notion de handicap (dys etc.) avec la même remarque pour pour les accidents en matière d’intensité

– la « hauteur » du QI (en admettant qu’un test de QI soit fiable, puisque manque d’attachement, traumatismes, handicap et difficultés en résultant pèsent sur les résultats d’un QI).

Je rappelle également la fâcheuse propension à parler « des surdoués » en les mettant tous dans le même sac, et en oubliant qu’un surdoué à 160 (il y en a) a du mal à se comprendre avec un surdoué à 130, lequel n’est pas compris par quelqu’un qui est dans la moyenne avec un QI de 100.

(2 billets en deux jours… je vais mettre au moins 5 ans à m’en remettre…)

10 thoughts on “La pathologisation du surdon est-elle propre à la France ?

  1. en France il y a quand meme une tradition egalitariste republicaine qui joue et vous avez quand meme des gars comme Wilfried lignier qui associent le surdon a la lutte des classes : la petite noblesse de l’intelligence
    Il me semble que Cecile n’a jamais evoqué ce personnage

    par ailleurs la pathologisation du surdon est partout. tout ce qui sort de la norme est raillé. les caractéristiques asociés au surdon (et liées intrinsèquement) sont vues comme des pathologies alors qu’elles en consitituent l’essence . ex = capacité de concentration superieure et d’introspection = autisme ou asperger

  2. Jusqu’à ce que je lise l’éditorial De l’ANAE, je ne comprenais pas votre ire , à vous deux, Chan et Cécile !!
    Globalement j’aime Beaucoup l’ANAE dont j’ai Acquis plusieurs publications dont une sur les analyses par EYE TRACK sur le retentissement des troubles d’analyse Des traits du visage chez les autistes et un autre sur le TDAH.
    Le problème n’est pas l’ANAE mais l’investiture de Ramus dans le domaine du HPI , domaine qui n’est pas le cadre de référence de l’ANAE spécialisé dans les troubles des apprentissages !
    Ce que veut démontrer ce monsieur est que les études SCIENTIFIQUES ont démontré que
    -les HPI vont très bien
    – il n’y as pas de corrélation entre HPI et autres comorbidités dont les DYS

    je mets au défi de ne pas trouver un enfant dys dans la descendance d’un HPI
    je pense que l’on devrait faire un petit sondage parmi les lecteurs du blog
    Sur un fichier Excel
    Sur l’hétérogénéité des QI
    Et les diagnostics de dys parentaux et infantiles posés. Je suis sûr qu’une grosse corrélation, non scientifique bien sûr sortirait sachant qu’un dys est entre 5 et 10% de la population standard.
    Sous couvert de scientisme, ce mec écrit et extrapole de façon totalement subjective, dogmatique et sans aucune ouverture d’esprit !
    Je parle non du rédacteur de l’éditorial,mais de son pygmalion, le célèbre professeur follamour Ramus qui cherche à imposer une vision antédiluvienne de la notion du petit génie blond qui aura 18,3/20 pendant toute sa scolarité, aura 3,8 enfants car il est versaillais , sera heureux car tout lui tombera tout cuit dans le bec à une température de 37,5•C, avec naturellement un QIT à 142 et une distorsion si faible des différents indices que ce n’est même pas la peine d’en parler !
    Mais malheur à lui s’il ne respecte pas à la lettre une seule de ces statistiques, il cessera immédiatement d’exister ( du moins aux yeux de mr R, que j’appellerai pour ma part un pauvre R)…..
    À force de déni
    Ce professeur va je l’espère perdre toute crédibilité

    1. Merci de ce commentaire Bonjour

      En me relisant, je me suis rendu compte que je n’avais pas signalé que l’éditorial d’ANAE reprenait effectivement les attaques portées par F. Ramus dans le billet cité.

      Pour ce qui est des dys, il me semble que le Pfr Habib fait une corrélation entre surdon et dys ?

      1. Oui Cécile
        C’est un pionnier en France d’une approche multimodale comme Revol.
        http://www.planete-douance.com/blog/2014/06/05/dr-michel-habib-dys-douance-recherches-scientifiques/

        http://www.resodys.org/IMG/pdf/cours_pr_e9cocit_e9du-mh.pdf

        http://troublesneurovisuels.unblog.fr/2015/03/03/dr-michel-habib-dys-et-douance-recherches-scientifiques/

        Il montre une sur -représentation des HPI à QI hétérogène chez les DYS ….
        Il y parle aussi de cette émotionnalité « hors norme »des HPI…
        Enfin , je ressens une bienveillance de ce type de personnes à l’égard de nos personnes sans mépris ni à priori !
        Et c’est beaucoup à mes yeux !
        Bonne soirée les amis

  3. Oui merci,

    mais comme je le répète souvent, pathologiser la douance ne nous aide pas.

    Certes il y a des difficultés, propres à chaque individu, mais une pathologisation globale est à mon sens néfaste. Ca ne sert pas les individus, car mis dans une case. Et quelle case, quand ca ne vire tout simplement à la case : folie ou détraqué ou je ne sais quoi.

    Dans mon établissement scolaire du primaire et collège, on m’avait suronnée « la folle de (suivi du nom de l’établissement) », je ne l’ai su qu’en fin de 3e avant de le quitter (heureusement).

    Ce fut assez violent, mais j’ai occulté je l’avoue cette histoire.

    Et cet établissement était à l’ancienne et donc très surveillé. Je n’ose meme pas imaginer aujourd’hui ce que des élèves comme moi je fus peuvent endurer dans les cours de récré d’aujourd’hui, où il y a moins de surveillance et bien plus de laisser-aller qu’à l’époque.

    Christèle

    1. Entièrement d’accord sur le fait qu’il ne faut pas pathologiser la douance.
      Mais dans ce cas présent, c’est surtout un hiatus que je souhaite pointer : contrairement à ce qu’indique l’article, la France n’est pas seule à pathologiser la douance.
      Une pathologisation qui trouve ses racines dans l’ignorance et le déni.
      Par ailleurs, je note que la pathologisation est dénoncée mais pas le retard du système d’éducation national qui n’a pas développé de programmes spécifiques d’accueil de surdoués de type classes dédiées surdoués comme ceci a pu être mis en place à l’étranger..
      … et si la pathologisation était le moyen de protéger les enfants contre la maltraitance institutionnelle scolaire ? Au demeurant, la maltraitance institutionnelle est dénoncée dans l’enseignement supérieur par le Livre Blanc du Handicap au sujet des étudiants en situation de handicap (en cliquant sur les petites vignettes insérées dans l’article, vous arrivez sur le livre blanc mis en ligne).

  4. @ Cécile,
    AhAh! 2 billets en 2 jours, avec nombreuses références universitaires à l’appui, oui c’est un travail remarquable, rigoureux et très généreux Cécile, aussi un très grand merci à vous!
    Pour ce qu’il en est de l’édito de l’ANAE, il n’est la preuve que de ce à quoi il réfère si crânement et si stupidement:  »le village gaulois »; il est aussi une insulte à son propre public (qu’il semble prendre pour des imbéciles) mais aussi à toutEs celles\ceux qui essayent d’ouvrir et d’élargir le champs des recherches sur le surdon et les surdouéEs en France. Plus gravement, il ignore une immense partie de la littérature anglophone qui œuvre dans cette discipline depuis plus de cent ans, littérature qui se garde bien de tracer une ligne rouge dans le sable, du genre pathologisation du surdon vs non pathologisation. Apparemment l’ANAE ne se réfère qu’à des articles illustrant son point de vue et ignore allégrement les autres. Cette association ne fait que se discréditer elle-même.
    Merci encore Cécile pour votre excellente mise au point.
    Chan

    1. et bien je dois dire qu’écrire m’a fait très plaisir. Enfin, je renouais avec ce à quoi j’avais décidé de m’atteler en créant ce blog : transmettre de l’information !
      J’ai une cinquantaine de billets en attente – je ne désespère pas d’arriver à les publier. Mais c’est un vrai boulot.
      Merci Chan !

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