Vous avez dit synesthète ? (1/3)

Merci à « Avance » pour la rédaction de ce billet très intéressant, qui permet de se pencher un peu plus en détail sur la synesthésie et d’en savoir un peu plus sur les mécanismes internes, « Avance » étant elle-même synesthète.

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Une synesthésie, c’est la faculté de mélanger deux sens dans la perception du monde qui nous entoure.

La synesthésie la plus célèbre – sans doute parce qu’assez répandue – est celle dite « graphème-couleur » : la personne voit les chiffres et/ou les lettres en couleur. Cette synesthésie a été popularisée par Arthur Rimbaud dans son poème « Voyelles », notamment à travers le vers :  A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles

Mais d’autres formes de synesthésie existent – on en recense une soixantaine, dont la plupart mélangent deux des cinq sens. On appelle par exemple « personnification ordinale-linguistique » le fait d’affecter un caractère (féminin/masculin, gentil/méchant, doux/rugueux…) aux lettres ou aux chiffres. La synesthésie « numérique » caractérise le fait de percevoir dans l’espace des unités de mesure (chiffres, jours, semaines…). Pour d’autres encore, les mots ont un goût… Jean-Michel Hupé (Centre de recherche Cerveau et cognition, Toulouse) cite l’exemple d’un guitariste synesthète qui voit les notes de musique en couleur. Le do et le sol ayant une couleur proche dans son imaginaire, il lui arrive fréquemment de confondre les deux notes dans son jeu !

De nombreux artistes ont bénéficié de cette faculté, qui participe pleinement à la créativité et donne à la perception du monde une dimension poétique supplémentaire. Ainsi Charles Baudelaire, dans son poème « Correspondance », use-t-il de raccourcis entre les sens :

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme des hautbois, verts comme des prairies,

Et d’autres corrompus, riches et triomphants, […]

Les peintres Paul Klee et Wassily Kandinsky ont, pour leur part, établi des correspondances entre les couleurs et les sons. Paul Klee était musicien et composait certains de ses tableaux comme un morceau (exemple : Fuge in Rot, 1921) . Citons également Nabokov, Duke Ellington, Hélène Grimaud…

Le phénomène est particulièrement complexe à décrire. Dans le cas des « graphème-couleur » par exemple, certains projettent la couleur sur le texte qu’ils lisent. Mais la majorité ne voit pas réellement le texte en couleur : la couleur est plutôt « intériorisée ». Prenons mon cas personnel : je sais que le « a » est rouge et le « b » vert, que « Delphine » est un prénom vert et « Cécile » un prénom ocre-jaune, et pourtant je ne les vois pas réellement rouge, vert, ocre-jaune, lorsque je les lis dans un texte. En revanche, dès que je m’attarde sur le mot en pensée, je les vois systématiquement sous cette forme.

La synesthésie est un mécanisme neuronal involontaire et automatique. Elle est mémorable, consistante et générique et elle a une charge émotionnelle. Chaque synesthète a son propre « code », arbitraire (pour l’instant, aucune correspondance « type » ne se dégage des études réalisées), non systématique (certains voient les voyelles en couleur, mais pas les consonnes…). Précisons enfin que ce n’est pas une maladie !

Pourquoi les synesthésies intéressent-elles les scientifiques ? Le phénomène semble en effet dénué de sens, si ce n’est poétique… Pour Jean-Michel Hupé, les synesthésies sont un outil de compréhension de la conscience ; plus modestement, les étudier permet de mieux comprendre la perception des couleurs par le cerveau. Mais il est difficile de diagnostiquer un synesthète… et comment objectiver un phénomène purement subjectif ?

On recense, en 2011, 313 publications sur Medline, dont 200 datent des cinq dernières années. C’est Francis Galton qui a publié la première étude marquante sur le sujet, en 1880.

Devin Blais Terhune et son équipe (Oxford) associent les synesthésies « graphème-couleur » à une hyperexcitabilité du cortex visuel. En stimulant magnétiquement le cortex occipital, il affirme pouvoir moduler la force des synesthésies. Selon lui, les synesthètes ont un seuil de déclenchement des phosphènes (hallucinations visuelles) trois fois plus bas que la « normale ».

Vilayanur Ramachandran (Californie) s’interroge pour sa part sur la persistance de cette « anomalie génétique », qui ne semble pas avoir d’utilité particulière. Elle doit pourtant conférer des avantages puisqu’elle a perduré au cours de l’évolution !

Pour Jean-Michel Hupé, la prévalence des synesthésies dans la population serait de 10 à 20%. Mais ce n’est qu’une estimation, car la plupart des synesthètes s’ignorent… Il remet en question, pour sa part, l’association entre certaines synesthésies et le cortex occipital, il suppose plutôt que le codage des couleurs est distribué plus largement dans le cerveau.

Sources

13 thoughts on “Vous avez dit synesthète ? (1/3)

  1. Ah je crois bien que je suis synesthète.
    Chaque jour de la semaine a pour moi un goût particulier.
    Le lundi c’est nutella, le mardi confiture d’abricot, le mercredi confiture de fraise, le jeudi oranges pressées, le vendredi pain au chocolat, le samedi chausson aux pommes et le dimanche croissants chauds.
    Je préfère le lundi.
    Ah m*** c’est mon menu de petit déj.
    Ok, ok, je sors !

      1. Itou de moi !!! Merci Avance. Quel cachottier, ce grand Gilgamesh 🙂
        Bref, j’adore ! C’est vraiment poétique et appétissant à la fois, plein de saveurs et de couleurs (oh, serais-je synesthète ?)

  2. J’ai découvert la synesthésie il y a peu de temps, alors que je sais que j’en suis « dotée/douée » depuis qu’à l’école, on a étudié les Voyelles de Rimbaud. Je n’étais pas du tout d’accord avec l’attribution des couleurs par Rimbaud. Pour moi, c’est évident, et ça l’est toujours 32 ans plus tard, A est brun, E est bleu, I est blanc, O est vert, U est jaune. Ces couleurs, très précises dans ma tête, ne me paraissent pas très belles, ni leur agencement, mais elles s’imposent à moi, voilà tout. J’ai donc défendu passionnément « mes » couleurs devant une classe… mi-médusée, mi-goguenarde. « Avec quoi elle vient encore ? » devaient se demander mes camarades… Pourtant, Boris Vian et son pianocktail, il devait bien aussi être un peu synesthésique… Aujourd’hui, à quoi bon vous raconter que les chiffres pairs sont féminins, petits et dodus, alors que les chiffres impairs sont de grands maigres… Ah oui, je suis devenue écrivain. On mettra ça sur le compte de mon imagination… 😉

  3. La fin de l’année, cette fameuse semaine dans laquelle nous sommes au moment où j’écris, je la vois comme une espèce de recoin hors du temps, qqchose de rassurant, un petit nid douillet avant de replonger dans une nouvelles années pleine d’inconnu.

    La journée, c’est comme ça : comme un grand lac, que je dois impérativement traverser dans la journée. Quelquefois, ça va, je nage tranquillement et joyeusement au milieu des roseaux et des libellules. D’autres fois, je reste vautrée dans l’eau chaude et peu profonde du bord, et je dois me faire violence pour m’éloigner de la rive et partir vers l’inconnu… Le milieu du lac me fait peur ; le lac est vaste, profond, je n’en vois ni le fond ni les bords et je doute toujours un peu d’arriver à le traverser sans me noyer. Il y a bien un petit îlot au milieu, quelques roseaux, rien de très accueillant, je m’y pose quelques instants et je repars. Je panique, je patauge, je nage fébrilement, je m’essouffle…
    Il n’y a que quand je parviens en vue de la rive (l’approche du soir) que je retrouve mon calme, que je retrouve une brasse paisible, que je recommence à admirer le paysage, que je fais même durer le plaisir.
    Et chaque jour, ça recommence…

    L’année elle-même, comme une forme que j’ai du mal à décrire, une sorte d’ovale, en tout cas, la fin juin est comme le bord d’une piscine ou d’un océan constitué des mois de juillet et août et dont la traversée, obligatoire, est aussi périlleuse que ce que je décris ci-dessus pour la journée…

  4. Bonjour à tous,

    En complément à cet article très intéressant sur la synesthésie, permettez-moi de vous présenter une initiative de recherche originale : le projet synesthéorie.

    http://synestheorie.fr/

    Vous trouverez sur ce site nombre de références sur le sujet, un retour sur l’histoire de la perception multimodale, l’état actuel des recherches, des exemples contemporains d’expression synesthésique dans l’art ou dans des applications dédiés au handicap…

    Vos commentaires sont les bienvenus,

    Cordialement,

    Vincent.

  5. J’ai appris il y a 4 ou 5 ans que je suis synesthète, grâce à la lecture du livre « Je suis né un jour bleu » (écrit par un adulte Asperger, Daniel TAMMET). Je n’avais jamais mis un mot sur mon habitude à penser à une couleur à l’évocation d’un son, d’une lettre, d’un mot et d’un chiffre. Comme dans l’article ci-dessus, mon B est vert pâle mais le A est rose foncé et non pas rouge. C’est le O qui est rouge. Chacun a son code couleur. Mes quatre filles ont aussi la synesthésie des couleurs mais on n’a pas toujours les mêmes associations. Mon mari, qui n’est pas du tout synesthète, se « moque » un peu de nous !

    J’ai aussi la synesthésie que vous appelez « personnification ordinale-linguistique », mais seulement pour les chiffres de 1 à 9. En rapport un peu avec leurs couleurs : Le bleu est grand et austère, un peu sévère et peu bavard parce qu’il est bleu marine. Le 3 est gai et lumineux, petit et enfantin parce qu’il est orange.

    Je crois que j’ai aussi la synesthésie « numérique », enfin, il me semble que c’est ce que vous appelez ainsi. J’ai une représentation spatiale de l’année (circulaire avec les mois à la superficie du cercle, inscrits dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en partant du haut. Aujourd’hui, jour de l’hiver, on est tout en haut du cercle.

    La semaine est différente, elle ressemble à une patate allongée avec le dimanche dessous, le lundi à droite, le mercredi en haut et le samedi à gauche, donc dans le sens encore inverse des aiguille d’une montre mais avec le début en bas (lundi) alors que pour l’année, le début est en haut (janvier).

    1. « Auparavant, nos ancêtres étaient souvent en butte à des manques alimentaires, des disettes, voire des famines. »
      ça, je n’en suis pas tout à fait sûre… actuellement, et depuis pas mal de temps finalement, un proportion très importante de la population mondiale a faim et en meurt, ce que nous autres occidentaux oublions confortablement, et ce qui n’était pas forcément le cas avant l’agriculture, quand la population humaines était réduite et la ressource quasi illimitée

      je ne voudrais pas non plus que mon précédent commentaire soit mal compris (au sujet des « brutes préhistoriques ») ; je ne crois pas que les « hp » soient supérieurs, ils sont seulement différents (de qui, de quoi ?)
      je ne crois pas non plus qu’ils soient plus nombreux maintenant qu’autrefois et je ne crois pas qu’une suprématie numérique des hp arrangerait grand chose, vus leurs innombrables défauts et faiblesses exacerbés

      hum, je suis complètement hors sujet, non ?

      pour y revenir (au sujet) sous forme de petit témoignage, je me souviens de conversations animées dans ma famille, quand j’étais ado, sur le thème de la couleur des lettres ; mon père a dû lancer le débat à partir du poème de Rimbaud, et chacun-e de nous avait un avis bien arrêté sur les couleurs des voyelles, sans que personne d’entre nous soit étonné-e ou choqué-e par cette histoire dont nous ne savions pas qu’il s’agissait de la synesthésie et qu’elle sortait un tout petit peu de la norme 😀

  6. Pour Alouette:
    Si, elle peu, si, et seulement si, cette « anomalie » ne représente qu’un coût modique en énergie.
    Il faut dire que l’échelle de temps de l’évolution n’a rien à voir avec celle, même, des civilisations, ainsi, la seconde lui est de l’ordre des milliers d’années.

    Mais une particularité, même paraissant saugrenue, peut se révélée, après variation, d’une grande efficacité.
    Ainsi l’obésité peut se révéler, à terme, d’une efficience remarquable pour des raisons, aujourd’hui, ,ignorées.

  7. Cela me fait penser à mes réflexions sur l’évolution.
    il me semble, en effet, qu’en ce moment nous sommes, Homo Sapiens Sapiens, au-devant de plus qu’un saut évolutif, une mutation.
    L’une de mes idées serait que la pensée consciente (je ne sais si il y a de la pensée inconsciente) n’aurait émergée que depuis peu de temps, soit un petit peu avant le début du néo-lithique.

    Notre modernité à vu une richesse inconnue jusqu’à lors, rare sont les moments où la nourriture fut, à tout point de vu, si abondante, ce qui ne pu que permettre à notre néo-cortex de développer encore plus ses capacités.

    Auparavant, nos ancêtres étaient souvent en but à des manques alimentaires, des disettes, voire des famines.
    L’agressivité, un métabolisme lent ou des capacités d’adaptation plus efficaces, donc plus de discernement et de lucidité, furent, surement, les options qui se détachèrent progressivement dans l’évolution de la race humaine (peut-être y en a t-il d’autre?).
    Toujours est-il que l’existence de ces personnes hors norme, sujet de ce blog, a, à mon sens, cette origine, d’autres ont un problème de sur-poids (quand son principe est plus génétique que psychanalytique).

    Il peut arriver, également, que, dans un tel processus évolutif, de nouvelles particularités ne surviennent qui, plus tard, se révèleront être de nouvelles capacités.
    La synesthésie serait, peut-être, de celles-là.

    Le mal-être que beaucoup ressentent, dont je suis, viendrait de ce qu’il y a inadéquation entre des sociétés qui restent, encore, dans une mentalité du néo-lithique quand nous sommes quasiment près de franchir les marches du cosmos.

    L’ennui, les réflexes sociaux de niveler les différences, réflexe normatif, le misonéisme…, peuvent, aussi, être à l’origine de ces sentiments de mal-être.

    Voilà, en quelques mots, ce que je conçois de ce qu’il en est.

  8. merci pour cet article clair et bref

    « Vilayanur Ramachandran (Californie) s’interroge pour sa part sur la persistance de cette « anomalie génétique », qui ne semble pas avoir d’utilité particulière. Elle doit pourtant conférer des avantages puisqu’elle a perduré au cours de l’évolution ! »

    ne suffit-il pas que l’anomalie ne présente pas d’inconvénient, pour être conservée ?

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